Témoignage

Apprivoiser l’imprévisible

La fiche de renseignements posée devant le médecin scolaire est anormalement longue. La maîtresse a gribouillé toute une page A4. Je me tortille sur ma chaise, ça ne sent pas bon .

Le docteur B. est une collègue, nous travaillons ensemble dans l’établissement où j’exerce ( je suis professeur de français). Je suis d’autant plus mal à l’aise que je déteste que le monde privé et professionnel se mélange.

« Bien, nous avons vu le très beau bonhomme de Siméon (ouf, il l’a fait ! L’année dernière il avait refusé/ il préférait faire des spirales), il lui a mis un zizi tout ce qu’il fallait (pourvu qu’ils ne me disent pas que c’est un pervers)… »

L’année a été longue en remarques en tout genre, toutes plus blessantes les unes que les autres. La maîtresse a beaucoup de mal avec Siméon. Comprenons-nous, il n’est pas insolent, ni capricieux, ni violent, il est à part ou comme dirait la maîtresse « il a mauvais caractère, il sait que le mot horloge commence par un H, il sait se servir d’engrenages mais des traits simples, de la motricité fine, il le bâcle. » Il a du mal à s’habiller, à enfiler son manteau, il est perdu , dans la lune, il enlève systématiquement ses chaussures au bac à sable. Il m’est rendu à la sortie très souvent avec une
remarque bien sentie devant les autres parents. Je l’ai puni, j’ai essayé de faire en sorte qu’il rentre dans le cadre, grondé, secoué, essayé de le récompenser..

Peu à peu je perds patience , je perds mon fils que je ne comprends plus et qui parle peu. Le docteur B. me tend un numéro de téléphone précédé du sigle CEDA (centre d’évaluation et de diagnostique de l’ Autisme).

« Au regard de tout ce que m’a dit la maîtresse, je pense que votre enfant est autiste asperger, vous devriez les appeler pour faire un bilan. »

Je suis stupéfaite « Est-ce vraiment utile ? Siméon va bien ? Nous n’avons aucun problème avec lui. » Dans les jours qui ont suivi, je suis passé de la colère, au doute, à la résignation. On ne peut pas laisser traîner ça dans son dossier scolaire, il faut faire ses tests et leur prouver qu’ils se trompent : Qu’on laisse notre enfant tranquille.

Rendez-vous est pris. Je fais des recherches sur internet, des bonnes surprises sur des Aspergers qui vont très bien des moins bonnes Je lis tout un tas de livres et je ne suis plus si sûre que Siméon ne soit pas
asperger…

Le bilan prendra du temps mais la conclusion est nette : votre enfant est porteur du syndrome d’Asperger.

Au fond de moi :

  • un soulagement, il n’est pas responsable de ce qui fait de lui un enfant différent
  • une cassure : mes efforts ne le changeront pas. Mon statut de professeur ne suffira pas à en faire un élève exemplaire. Mon amour de maman, mon instinct maternel , tout cela ne sera pas toujours suffisant pour le protéger des autres. Je le pressens : plus rien n’est prévisible. Mes ressources personnelles ne seront pas suffisantes.

Les années qui vont suivre vont me confirmer ses intuitions, mais je ne peux vivre dans la crainte, ni dans l’inquiétude. Par la suite, certaines nuits ont été très longues pourtant le temps m’amène à accepter au jour le jour que l’imprévisible est à apprivoiser.

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